Chez les fous - VIII. Ces messieurs du docteur Dide - Extrait

Modifié par Lucieniobey

Si je suis dénoncé comme fou, je demande que l’on m’interne chez le docteur Maurice Dide1.

Ce savant professe que la folie est un état qui en vaut un autre et que les maisons de fous étant autorisées par des lois dûment votées et enregistrées, les fous doivent pouvoir, dans ces maisons, vivre tranquillement leur vie de fou.

Et ce savant a raison. C’est assez que l’on ne puisse pas les guérir.

Il est puéril de reconnaître, de manière officielle, qu’un individu possède telles aptitudes réclamant son transfert dans un milieu spécial si, cette reconnaissance établie, on défend aussitôt à ce citoyen l’exercice innocent de ces dites aptitudes.

On ne punit pas un homme parce que cet homme, ayant attrapé une bronchite, ajoute à sa maladie la malice de vous tousser au nez. De même, si quelqu’un tâtonne sous le prétexte qu’il est aveugle, cela ne doit pas lui mériter, à première vue, un coup de poing bien placé entre les deux yeux.

Dans la maison du docteur Dide la folie n’est pas considérée comme un crime.

On ne se dresse pas devant le pensionnaire pour lui dire : « Misérable ! Qu’as-tu fait ? Tu viens de perdre la raison ! »

On lui dit : « Bonjour, monsieur, vous voici chez vous. »

Les châtiments sont interdits.

Existent-ils en d’autres lieux ? Je vous crois ! Si je suis certain de ce que j’avance ? Tout à fait ! Laissons les « réflexes ». Un fou vous enfonce les ongles dans la chair, vous le repoussez sans douceur. Cela va ! Un grand mystique inoffensif tombe à genoux contre son lit et, dans l’attitude des plus célèbres saints du calendrier, les bras en croix, ouvre son âme au Seigneur, cela est son droit de fou, qu’en entrant à l’asile il a honnêtement acquis.

La folie est justement de le forcer à se relever sous la botte. Priver cet autre de nourriture, parce qu’il ne fait que hurler, est une économie qui ne devrait pas se pratiquer. Déshabiller ce monsieur qui s’est évadé, et l’enfermer nu dans un cachot2 froid, c’est vouloir placer une bonne petite congestion pulmonaire3 que l’on tient en réserve.

Il est possible, puisque la main-d’œuvre manque, que des malades, payant la rançon de la loi de huit heures4, doivent être attachés. S’ils doivent l’être, pourquoi, lorsqu’un inspecteur se présente, alors que l’on prie l’inspecteur de souffler un instant dans le fauteuil directorial, fait-on courir une infirmière dans les salles au cri de : « Détachez les malades, détachez les malades ! »

– Nous ne sommes plus à Venise, déclarait un docteur, récemment, à propos d’histoires.

Je n’avais pas dit que nous fussions à Venise, docteur, je n’avais parlé que des bords de la Seine…


1. Maurice Dide : médecin neurologue et aliéniste français, précurseur d’une prise en charge plus humaine des malades mentaux (1873-1945). 2. Cachot : cellule basse et obscure dans une prison. 3. Congestion pulmonaire : pneumonie, inflammation du poumon. 4. Loi de huit heures : loi de 1919 qui limite la durée de travail en France à 8 heures.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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